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Mon ado se trouve gros ou grosse : qu’est-ce que je lui dis ?

Mon ado se trouve gros ou grosse ? Qu’est-ce que je lui dis ?

Comment réagir quand on est parent ?   

Que dire pour ne pas aggraver la situation et permettre à notre ado de garder une bonne estime de lui-même ou d’elle même ?

Que dire pour avoir le mot juste ?

J’ai eu la chance d’interviewer Emilie Chanoni, Docteur en psychologie de l’enfant, maître de conférences à l’université, psychologue et hypnothérapeute, spécialisée dans la prise en charge du surpoids et des troubles alimentaires. 

J’aime beaucoup Emilie pour sa douceur et sa compréhension de ce que peut ressentir un enfant, un ado ou un adulte mal dans sa peau à cause d’un surpoids. Ses clients disent d’ailleurs qu’ils se sentent enfin compris… 

Mon ado se trouve gros ou grosse, qu'est-ce que je lui dis ?

UAALM : Merci Emilie de m'accorder cette interview. Alors, comment réagir quand on est parent d'un.e ado qui se trouve gros.se ?

Emilie CHANONI : J’ai envie de rappeler la délicatesse de cette période de la vie et l’importance qu’elle revêt dans le développement de la personne.

Il se passe beaucoup de chose au moment de l’adolescence : des bouleversements hormonaux, physiques, psychologiques et aussi sociaux.

L’adolescent est dans une période fragile et délicate de sa construction identitaire. 

Et cette construction identitaire se fait, pour une grande part, en dehors du cercle familial. L’ado va donc expérimenter la personne qu‘il est aux yeux du monde et notamment au sein du groupe de pairs.

Le groupe de pairs a une importance capitale parce qu’il permet à l’ado d’expérimenter son autonomie, de développer son identité et sa sécurité intérieure pour devenir un adulte autonome. 

Le groupe extérieur permet aussi à l’ado d’avoir un autre point de vue que celui de sa famille et lui permet de se positionner en tant que jeune avec une pensée autonome.

Le jeune vit alors avec ce paradoxe : il y a la nécessité d’être comme les autres afin d‘assurer son intégration au sein du groupe. Mais il veut, aussi, être différent pour être reconnu dans son identité singulière.

L’ado a donc besoin de se construire une image de lui stable, secure, acceptée par le groupe de paires et en même temps suffisamment différente des autres pour préserver sa singularité.

UAADM : Comment se construit l'image de soit ?

Emilie CHANONI : l’image de soi se construit par les mots entendus et les expériences vécues au sein de la famille ou de l’entourage proche.

Moins il y a de jugement, plus l’image de soi est sécurisée et stable. Plus l’enfant a pu être accepté dans son caractère unique, dans sa différence, plus c’est facile pour lui de s’accepter tel qu’il est.

Il existe aussi d’autres facteurs importants : la diffusion d’une norme esthétique par les médias, la culture, la société, la famille, et au final, par le média le plus impactant : le groupe de pairs.

L’ado va intégrer une norme esthétique (Et cela peut commencer bien avant l’adolescence malheureusement) qui va être le terreau de son estime corporelle.

UAALM : Comment cette intériorisation de la norme se met en place ?

Emilie CHANONI : L‘intériorisation de la norme esthétique est renforcée par le fait qu’elle est relayée par les discussions à ce sujet au sein du groupe de pairs. 

Par exemple, dans un groupe où les filles qui ont la côte sont très minces et valorisent la minceur par des discussion autour de telle ou telle égérie taille 32.

L’ado va intérioriser ce code de beauté. Pour être beau/belle/cool/appréciée : il faut être très mince.

L’ado peut penser : ‘‘Cette fille est trop cool, je l’aime trop, j’aimerai trop lui ressembler !“ . D’autant plus que le critère ‘‘minceur‘‘ est visuel et bien plus simple à identifier que des critères plus internes tels que l’enthousiasme, le dynamisme, la force de cohésion etc.

En revanche, si dans un autre groupe les discussions sont tournées vers le sport (l’esprit du sport, la compétition, les résultats…), ils seront moins portés sur l’aspect esthétique parce que les discussions vont être d’un autre ordre.

La norme esthétique de la société ou de la culture dans laquelle on vit est donc relayée par  la famille et le groupe de pairs. Or, l’adolescent n’a de cesse de vouloir plaire pour assurer son appartenance à la famille ou au groupe.

Quand votre ado dit qu’il se trouve trop gros, il vous parle de l’écart qu’il perçoit entre la norme esthétique (de laquelle il souhaite se rapprocher) et son reflet dans le miroir ou ce qu’il pense de lui.

Il se compare à cette norme esthétique dont les critères sont parfois très élevés.

Et finalement, plus l’écart perçu entre la norme esthétique et ce que l’ado voit dans le miroir ou ce qu’il pense de lui est grand, plus grande est l‘insatisfaction corporelle ressentie.

L‘insatisfaction corporelle est un domaine de l’estime de soi. Plus l’insatisfaction corporelle est forte, plus cela crée un stress chez l’ado. Pour diminuer cette insatisfaction, l’ado va chercher à atteindre cet idéal de beauté. 

“Cela tombe bien“ car les magasines, publicités et réseaux sociaux regorgent de solutions toutes faites/rapides/faciles/hyper efficaces (soit-disant) pour devenir beau,mince, musclé…

C’est ainsi, que dans l’espoir de diminuer la souffrance causée par cette insatisfaction corporelle, l’ado va tenter d‘accéder à son idéal de beauté en faisant son “1er régime“.

UAALM : En quoi un régime est-il problématique ?

Emilie CHANONI : le régime est très problématique parce qu’il enclenche un processus psychologique appelé “restriction cognitive“, dont il est difficile de se dépêtrer. 

Alors qu’auparavant ma tête écoutaient mes sensations de satiété issu de mon corps, avec un régime, je demande à ma tête de ne plus écouter ses sensations du corps et de décider à sa place de ses besoins.

“Mon ventre et mon corps me disent que j’ai faim mais mon cerveau va occulter ses sensations et dire : non tu n’as pas faim“.

Nous perdons notamment l‘accès direct à l’information de la satiété et du plaisir alimentaire, ce qui va déclencher en retour des envies fracassantes des aliments dit “interdits“ ou décrétés “dangereux“ pour la santé.

Voilà donc ce que vous dit votre ado quand il vous dit qu’il se trouve gros.

C’est donc l’écart qu’il perçoit entre l’idéal de beauté qu’il a intériorisé et qui est relayé par le groupe de pairs, parfois par la famille et ce qu’il voit dans le miroir. Il est en train de vous dire “là je me sens trop éloigné, en décalage, j’ai peur de ne pas être accepté”.

UAALM : C'est intéressant de comprendre qu'il s'agit en réalité d'un état PERCU ! Mais alors, que peut-on dire à notre ado qui se trouve gros ?

Emilie CHANONI : Première chose qui semble contre-intuitive c’est de ne pas le contredire !

Parce que si on dit “mais non, tu n’es pas gros(se)”, premièrement votre ado ne sentira pas entendu dans son problème.

Deuxièmement, d’une certaine manière, on accroît le phénomène d’opposition ou de distanciation avec le système familial.

Et troisièmement, renforçant son besoin d’autonomie, l’ado va se tourner vers son groupe de pairs et ainsi consolider encore un peu plus la norme de beauté.

Mais attention, cela ne signifie pas non plus qu’il faut approuver et être d’accord avec ce que dit votre ado !

UAALM : Ok on ne contredit pas un ado qui se trouve gros, et on lui dit quoi alors à notre ado ?

Emilie CHANONI : il faut entendre ce que vit votre ado. 

Il est important, en effet, de l’écouter dans sa difficulté “tu te trouves gros. J’aimerais bien qu’on discute de ce qui te donne cette idée”.

L’idée est de questionner pour avoir accès à son système de comparaison. Proposer et discuter des contres-exemples (de personnes belles mais avec un physique atypique ; celles qui sont minces mais pas cool etc.). et parler de tout ce qu’il fait lui en dehors de ce critère de beauté.

UAALM : Comment se sorte-t-on du surpoids ?

Emilie CHANONI : aux USA et Canada les premiers programmes de prévention ont été mis en place pour lutter contre le surpoids, ils ont fait des erreurs au départ, notamment :

➺ en informant sur les aliments qu’il fallait manger ou ne pas manger.

En diabolisant certains aliments, on renforce la frustration et le cerveau ne supporte pas l’idée d’être en famine. Il va donc renforcer l’envie d’accéder à ces aliments “interdits”.

➺ en faisant circuler des messages du type “il ne faut surtout pas se faire vomir”, en parlant de pratiques dangereuses pour la santé. Malheureusement les ados ont repris ces pratiques à leur compte en comprenant “les techniques“ et finalement en les mettant en valeur sans le vouloir.

UAALM : Comment peut-on faire alors ?

Emilie CHANONI : en revanche ils ont compris que le phénomène du surpoids peut être contrecarrer de plusieurs façons  :

en développant son esprit autonome et critique vis à vis des médias et de la comparaison.

Expliquer à l’ado que son cerveau emmagasine une image de la perfection qui en réalité n’est pas atteignable (les photos de mannequin sont retouchées++). Et d’ailleurs, les mannequins ne représentent qu’1% de la population.

Rappeler également, que les critères de beauté ne sont jamais les mêmes d’une génération à une autre, d’une culture à une autre, d’un groupe à l’autre, d’un âge à l‘autre.

développer une pensée critique face à  la société de consommation : ils veulent nous faire dépenser de l’argent en promouvant des produits miracles pour faire maigrir alors que cela détraque le système physiologique. Ils nous vendront ensuite des médicaments pour nous soigner du problème qu’ils ont engendrés.

En développant une appréciation de la diversité des formes et des normes. Développer l’appréciation autour de “on est tous différent et c’est génial !”. Et en développant cette idée en passant par la beauté de la nature (on ne se demande pas si un arbre est beau, il est un arbre et un arbre est beau parce qu’il est ce qu’il est.

En exercant l’esprit à faire valser les préjugés.

Découvrir le trésor qui se cache derrière un préjugé. Je me souviens des préjugés que les autres avaient de moi. Par exemple : “je suis ronde donc je suis nulle en sport“ et je les mettais plat de couture à la natation ou au ping pong par ce qu’ils ne s’y attendaient pas.

Renforcer l’estime de soi de l’ado dans les autres domaines.

Quand l’ado se trouve gros, il focalise sur un point négatif de son identité.

Il est donc important de ne pas renforcer ça, mais de développer tout le reste. De témoigner de la belle personne qu’il est à partir de faits (pas questions d’en faire des tonnes, au risque d’être repéré dans nos bonnes intentions).

Mais profiter de chaque action marquante, “tu peux être fier de ce que tu as fait !“ “chapeau fils ! tu as bossé dur et ça a payé“, “tu as dépassé tes inquiétudes : c’est ça le courage ma chérie ! etc.

Attention à la susceptibilité des ados qui parfois n’aiment pas être “brossés dans le sens du poil”.

On peut par exemple lui demander “pourrais-tu m’aider à faire ça ? j’ai remarqué que tu avais des facilités“. 

UAALM : Si je comprends bien, la meilleure attitude du parent, face à un ado qui se trouve gros, serait de ne rien dire quand on voit son ado manger, parfois beaucoup ?

Emilie CHANONI : Des études montrent que si les parents d’ado en surpoids ne se “préoccupent” pas outre mesure de son apparence – c’est-à-dire qu’ils ne font pas de remarque sur son alimentation, son assiette, ses vêtements, sa coiffure (etc.) ou tout ce qui a un rapport avec son apparence cela préserve son estime de soi.

Effectivement, l’idée est de ne pas en parler, l’ado se voit suffisamment souvent dans le miroir.

Alors, dire à un ado “tu ne devrais pas manger du pain, tu m’as dit que tu étais inquiet pour ton poids”, “tu as déjà mangé 2 gâteaux, ça suffit” ou retirer le pain pour éviter qu’il se resserve ou encore dire “tu es sûr de mettre ce Tshirt ? il est trop serré pour toi “ cela renforce l’insatisfaction corporelle.

C’est le ver dans la pomme… Répété quotidiennement, cela peut mener à un trouble d’image de soi.

UAALM : C'est difficile quand on est parent parce qu'on pense bien faire pour notre ado.

Emilie CHANONI : C’est un point extrêmement compliqué.

En tant que parent, on veut bien faire et quand on voit son ado manger un 3ème gâteau, on a envie de lui dire “tu as déjà mangé 2 gâteaux, c’est peut être suffisant, tu ne crois pas ?”

En phase de croissance, nos ados ont des besoins physiologiques importants ils ont donc besoin de manger plus.

Ils sont aussi soumis à beaucoup de stress (ils vivent la pression des examens, cherche à bien faire, la vie à l’école, avoir un boulot, une belle vie, être beau, intégré…).

Et le corps a tendance à réclamer du sucre et du gras pour les préserver du stress et du manque de sommeil. Le sucre a comme “avantage“ de calmer les émotions désagréables.

Le stress de la journée et les besoins physiologiques vont l’amener à manger.

Et en rentrant des cours en fin d’après-midi, l’ado va se jeter dans les placards pour chercher quelque chose qui pourrait l’apaiser. 

Bien choisir les produits qui remplissent nos placards, en veillant à ce que le produit lui plaise parce que le sentiment de satiété vient en grande partie du plaisir ressenti.

Il est important de limiter le phénomène de la frustration parce que l’aliment diabolisé va devenir plus puissant sur le plan du désir et de l’envie.

Enfin, rappelons que plus on est rempli de joie et de bien-être moins on a besoin de se remplir d’autre chose.

UAALM : Pour les parents, si nous devions résumer ce qu'on peut dire à un ado qui se trouve gros.se ?

Emilie CHANONI :

Eviter de faire des remarques même bien intentionnées.

Renforcer l’estime dans les autres domaines en favorisant les remarques positives sur ce que fait l’ado plutôt que sur ce qu’il “est”.  Par exemple “ton gâteau est très bon !” “tu as super bien argumenté”.

Limiter les pensées négatives : demander à son ado s’il a des pensées négatives ou critiques à propos de lui-même “qu’est-ce que tu te dis sur toi qui est négatif ?”

Lui expliquer alors que le cerveau n’aime pas le vide. En effet, nous avons 60 000 pensées au minimum par jour dont la très grande majorité sont les mêmes pensées que l’on ruminent.

Donc autant répéter des pensées positives. Lui expliquer que les pensées négatives ne vont pas l’aider “c’est comme si tu courais un marathon et pendant la course tu te fouettes en te jugeant parce que tu ne va pas assez vite ! Est-ce que ça va t’aider à aller plus vite ?”
Voilà l’effet qu’ont les pensées négatives sur toi !

Alors, pour reprendre le contrôle sur ces pensées négatives, une possibilité est de prendre l’habitude de focaliser son esprit sur les choses positives en ce qui le concerne. La pensée positive ce n’est pas se convaincre qu’on est mince, attention ! C’est plutôt de se dire “aujourd’hui, j’ai aidé Nadia en l’écoutant et je suis content de l’avoir fait“.

On peut donc l’aider en le questionnant sur ce dont il est fier aujourd’hui ou en pratiquant le partage positif le soir, ou à table : chacun partage trois choses dont il est fier.

C’est un outil extra pour la vie d’adulte, c’est ce qui empêche de devenir anxieux et de plonger dans une mésestime de soi.

UAALM : Et si mon ado est vraiment en surpoids ?

Emilie CHANONI : L’ado est en pleine croissance. Le mieux est d’aller consulter un soignant que vous choisirez pour sa bienveillance et son attitude de non reproche et de non régime.

Aussi, parmi toutes les études qui ont été faites, il ressort que les seuls programmes de prévention qui ont permis de diminuer l’indice de masse corporel sont des programmes qui n’ont jamais parler de nourriture et de surpoids !

Au contraire, les programmes efficaces ont œuvré pour améliorer la pensée critique face aux médias et images, et renforcer du lien avec les pairs sur des activités extérieures.

Et je remarque tous les jours à mon cabinet la transformation intérieure (puis extérieure) liée à un travail sur l’image et l’estime de soi.

UAALM : Et pour conclure que voudrais-tu dire ?

Emilie CHANONI : d’une part, il faut laisser les ados poursuivent leur croissance, passer du temps de qualité avec eux et dehors, pour vivre, bouger, s’amuser, prendre du plaisir avec les autres.

Car l’ennui (notamment affectif) va provoquer le besoin de nourriture et les aspects négatifs ressentis vont renforcer le besoin de sucre.

D’autre part, leur donner des outils pour se protéger des paroles durs ou négatives qu’ils ont pu recevoir ou qu’ils se disent eux-mêmes et ne pas hésitez à consulter dans un objectif d’amélioration d’image de soi (et pas de régime)

Si l’ado peut s’éclater dans un sport, une activité créative avec ses amis et passer des moments avec ses parents, c’est vraiment ce qui va le protéger d’une mésetime de soi et finalement du surpoids.

Merci infiniment Emilie pour ton partage.

Mon ado se trouve gros ou grosse, j’espère que cette interview vous aura apporté des informations utiles pour savoir comment réagir.

Vous pouvez suivre Emilie CHANONI sur sa page Facebook Savourez la vie encore la contacter par mail à l’adresse suivante emiliechanoni.psy@gmail.com

N’hésitez pas à me dire en commentaire si cet article vous a été utile, j’aime bien vous lire et cela m’encourage à continuer !

Je vous invite à lire également l’interview d’Isabelle Schillig, naturopathe Les secrets d’une alimentation équilibrée pour mon ado.

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